Dimanche 19 juin 2011 7 19 /06 /Juin /2011 10:50

Les "indignés" de la place Syntagma à Athènes ou de Madrid dénoncent la responsabilité ou plutôt l'irresponsabilité des gouvernants, de la zone euro, de la banque centrale européenne ou encore du Fonds Monétaire International.

Il faudrait en effet examiner et dénoncer le rôle de chacun de ces acteurs et de l'ensemble d'un système financier, au service de lui-même et non plus de l'économie réelle, qui échappe en fait à tout contrôle étatique ou des institutions internationales.

 

Je voudrais dans ce billet concentrer la réflexion sur une catégorie particulière d'institutions qui, à chaque crise financière, sont montrées du doigt: les agences de notation, que je qualifierai de pompiers pyromanes.

 

Les agences de notation financière sont des entreprises privées qui apprécient le risque de solvabilité financière d’une entreprise, d’un Etat, d’une collectivité locale (communes, départements, régions) ou d’une opération financière.

 

Leur rôle: mesurer les risques de non remboursement.Pour cela, elles construisent des scénarios financiers prévisionnels.Pour une entreprise, il s’agit des perspectives de développement commercial et financier. Pour un Etat souverain, il s’agit à la fois de la croissance, de sa capacité à lever l’impôt et de l’évolution prévisible de ses dépenses compte tenu de sa politique budgétaire. Leur rôle s'est accru avec la globalisation et la titrisation, les prêteurs ne connaissant pas toujours l'emprunteur de départ. Ils délèguent donc l'analyse du risque.

 

Trois agences (deux groupes américains, Standard & Poor’s et Moody’s, et un acteur à capitaux français, Fitch, filiale du groupe Fimalac) contrôlent à elle seules plus de 90 % du marché mondial de la notation, dont 80% pour les Américains.

 

Chaque agence possède son système de notation. Schématiquement, les notes s’établissent de A à D.Les notes peuvent être ainsi accompagnées d’un « + » ou « - » ou encore d’un « 1 » ou « 2 ». Plus la note est élevée, plus le risque est faible.

 

Que leur reproche-t-on?

 

1° Leur complicité

 

Les agences de notation ont, non seulement facilité la "titrisation", ce processus qui consiste à transformer une dette en "actif", à la rendre liquide. C'est ce dispositif qui a propagé la crise financière, transformant le système financier en château de cartes. La titrisation a eu pour le système financier les mêmes effets que les farines animales sur la filière bovine!

 

Comme l'a expliqué l'économiste Michel Aglietta dans son ouvrage "La crise. Pourquoi en est-on arrivé là" - Michalon (2009), ce sont les agences de notation qui ont permis la titrisation et donc la diffusion de la vérole dans le système financier international.

 

Cela a facilité la constitution de bulles spéculatives, qui ont fini par exploser! Les agences ont accordé trop généreusement des notes "triple A" sur les paquets titrisés. Cela a permis la formation de la bulle spéculative. Sans cette notation, le risque réel aurait sans doute été mieux appréhendé et l’euphorie aurait été moins grande.

 

2° Leur myopie

 

Lors de la crise financière asiatique et dans le cas de l’Argentine en 1997, ou encore lors de la bulle internet et de la faillite ENRON de 2001, elles ont sous-estimé jusqu’au dernier moment les risques de défaut de paiement.

Comment ces agences "infaillibles" ont-elles pu donner la meilleure note à des paquets de crédits contenant des "subprimes"?


Lorsque le marché de l’immobilier s’est retourné, les agences n’ont pas corrigé à temps les notations des titres hypothécaires. Elles ont réagi trop tard et trop brutalement,ce qui a aggravé la crise. Sait-on que 93 % des titrisations de produits hypothécaires commercialisés en 2006 avec la note "triple A" sont maintenant des «obligations pourries »?

 

Les agences sont payées par les institutions et entreprises qu'elles notent. Elles sont donc dépendantes, dans une logique commerciale.

 

3° Leurs réactions à contretemps

 

Aujourd’hui, elles aggravent la crise financière de la zone Euro par leurs décisions d’abaisser les notes de la dette publique de la Grèce, puis celles du Portugal et de l’Espagne et conduisent la Grèce au bord de la faillite.

Face à une crise provoquée par le système financier et dont une part de responsabilité repose sur les agences de notation, les Etats, à partir de l'automne 2008, même les plus libéraux, ont du intervenir pour sauver les banques et soutenir l'économie, creussant encore les déficits et les dettes publiques.


A ce moment là, les agences de notation n’ont pas alerté sur les risques, y compris pour les pays les plus fragilisés par l’ampleur de leur dette, les niveaux de leur déficit ou leur compétitivité.

 

Or, si le système bancaire a été sauvé par les contribuables et la dette, la croissance économique reste faible, freinant les rentrées fiscales nécessaires pour atténuer la dette.

 

4° Une certaine incompétence et un traitement inégalitaire entre les Etats

 

Les spéculateurs ont parié sur une crise de la dette publique de la Grèce et plus généralement sur une crise de l’euro, compte tenu notamment de la faiblesse des dispositifs institutionnels de la zone pour faire face à de telles crises.

 

Si les agences n'ont pas lancé le mouvement, leur réaction l'a encouragé. L'abaissement de la note des dettes publiques renchérit encore le coût de cette dette. C'est un cercle vicieux qui s'installe, les plans d'austérité toujours plus sévères plongeant les pays concernés dans la récession, ce qui aggrave encore la situation des finances publiques.

 

Les agences sont loin d’avoir la même expertise dans le domaine des finances publiques que dans le domaine des entreprises où elles bénéficient d’un accès privilégié à leur information financière.

 

D'autre part, le traitement est inégal entre les Etats. Si les agences appliquaient les critères de la notation utilisés pour la Grèce, le Portugal ou l’Espagne, les dettes anglaises, américaines et françaises ne mériteraient déjà plus leur "triple A".

 

Sait-on, par exemple que la dette publique représente 82% du PIB (contre 57% en 2002, bravo à l'UMP pour sa bonne gestion!!!) contre... 60% à l'Espagne! Et pourtant c'est la note espagnole qui est dégradée!

 

Elles ne sont pas les seules responsables

 

Bien entendu, les agences de notation ne sont pas seules responsables. C'est le système qui est en cause. Les banques, les institutions fiancières se sont reposées sur eux et n'ont pas fait leur travail.

 

Le système n'est ni contrôlé, ni régulé. Les agences de notation, ne font qu'accompagner les huemurs des spéculateurs.

 

Les gouvernements n'ont rien fait pour changer cet état de fait, pour rétablir la croissance économique qui, seule, peut régler le problème de la dette publique. Il n'y a aucun gouvernement économique dans la zone euro, capable d'équilibrer l'orthodoxie financière de la banque centrale.

 

Quelles solutions?

 

Vilipender les agences fait sans doute du bien, mais on ne peut décréter leur disparition. Alors?

 

En ce qui concerne les agences, des directives européennes, des codes de bonne conduite ont été élaborées. Les agences de notation doivent être enregistrées dans les pays européens où elles opèrent. Le règlement européen prévoit un système de surveillance des agences. Elles ne pourront pas fournir de conseils et devront rendre publics les modèles, les méthodes et les principales hypothèses sur lesquelles elles fondent leurs notations, respecter des règles de transparence. Une nouvelle instance, l’Agence européenne des marchés financiers (AEMF) a pour mission de superviser les agences de notation.

 

Tout cela est bien insuffisant et exigerait que la notation des doutes souveraines soit placée sous le contrôle du FMI et que les modèles de notation soient revus.

 

Il faudrait surtout leur donner moins d'importance. Qui sont ces gens, quelle est leur légitimité pour décider pratiquement de la vie et de la mort d'un pays?

 

Dès lors ne vaut-il pas mieux reconnaître les limites de la notation et des agences? Celles-ci n’ont pas pour vocation de déceler et de corriger à temps les risques d’emballements globaux et macro économiques.

 

Les banques, les investisseurs et les régulateurs ne doivent-ils pas cesser de se fier excessivement à la notation des agences y compris en lui donnant un véritable pouvoir de certification et assumer à nouveau davantage leur tâche d’évaluation des risques?

 

Dans son dernier rapport, l’AMF va dans ce sens et appelle à une « désintoxication de la notation », en encourageant les investisseurs à réaliser eux-mêmes leurs propres analyses, en particulier lorsqu’ils investissent dans des produits dits structurés.

 

Il est à noter enfin que le projet socialiste pour 2012 propose «une agence publique de notation sous l'égide de l'Eurogroupe».

 

Restera le plus dur: à en convaincre nos partenaires européens et au sein du G8. Mais faute d'aller dans ce sens, l'alternative est l'effondrement de la zone euro, le réaménagement des dettes publiques des Etats les uns après les autres, autrement dit une faillite partielle, payée par les peuples par une austérité toujours plus forte. Ce n'est pas la solution, c'est un élément de la solution.



Au moins faut-il en avoir la volonté politique, ce qui n'est pas le cas de l'actuel Président de la République, qui, au-delà d'habiles discours, est un bon fondé de pouvoir pour la toute puissance de ses amis de classe et de caste.

Par Philippe Tarillon - Publié dans : Un nouveau monde
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